La Burda de Kac"b Ibn-Zuhayr, dont les différentes composantes sont, comme nous nous proposons de le montrer, d'un équilibre remarquable et une segmentation bien structurée, présente déjà un sens consommé au niveau de la composition, dans la mesure où elle fait du prologue amoureux et de la description de la chamelle deux mouvements ou unités sémantiques grâce auxquelles le poète franchit le seuil de son panégyrique profane. On peut y distinguer quatre mouvements:
1) Deux mouvements fonctionnels:
- Le (nasîb) «prologue» (vers: 1- 12) avec Su*ad.
La description de la chamelle qui n'est qu'un prolongement du premier mouvement dans la amesure où cette chamelle est le seul moyen pour le poète de s'en aller loin de cette femme qui n'a jamais su tenir parole (vers: 13- 33)..
Ces deux mouvements sont fonctionnels dans la mesure où ils permettent à Ka b d'accéder à la louange du Prophète tout en tenant compte de la tradition critique (h'usn at- takhallus) "la transition". C'est en fait cette femme (sucâd) qui se transforme après les treize premiers vers, en une chamelle forte, rapide, robuste et patiente qui va lui servir de moyen, bien choisi pour solliciter la grâce et le pardon du Prophète.
2) Quant au troisième mouvement: la louange, il ne représente dans le poème qu'un petit segment. Le nasîb a pris la même importance quantitative alors c'est à la description de la chamelle que le poète réserve la part du lion: vingt un vers. Deux remarques sur lesquelles nous allons revenir:
Le discours quantitatif concernant le mouvement dans lequel le poète décrit son voyage sur le dos d'une chamelle qui, par hasard, acquiert les mêmes qualités et le même comportement physique et moral d'une femme: Sucâd; celle du prologue.
- La concision frappante qui a enveloppé le mouvement de la louange. Est-ce le besoin d'éviter une redondance sémique dont les paramètres avaient été déjà développés symboliquement dans le mouvement de la description de la chamelle, ou est-ce l'effet magique de la concision (al-Ijâz) e.t de 1 ' inimitabilité (al- Icjaz) du Coran, qui transformèrent le génie du poète alors qu'il était encore loin du lieu de la rencontre?
3)- Enfin, le dernier mouvement, celui dans lequel Kacb aborde la louange des Ansâr, les braves guerriers du Prophète.
Ce segment peut remplir la fonction d'annexé de la louange qui s'ajoute à celle spontanément déclamée pour le personnage du Prophète. C'est avec ce mouvement que le poète termine sa Burda (vers: 48 - 54) poème qui lui valut aussi bien pardon que récompense.
Su،ad est partie laissant mon cœur meurtri
prisonnier du souvenir, esclave, dans des fers.
A 1'heure du départ elle n'était guère
qu'une jeune antilope la voix tendre,
à l'œil borde de noir, plein de langueur.
Ventre creux, croupe opulente ni trop petite, ni trop grande.
3-Son sourire s'entrouvre sur des dents savoureuses
tel un vin qu'on doit une première et
une deuxième fois.
Coupe d'eau glacée, claire, puisée
au petit matin au détour d'un torrent
tapisse de cailloux, balaye par*le vent du nord
Qui en chasse les poussières, et alimente
par le ruissellement d'une pluie matinale continue,
dévalant des blanches hauteurs
ô l'estimable amie si elle tenait
ses promesses et suivait les conseils’.
Mais cette amie très chère, dans son sang
se mêlent malheur, passion, infidélité, instabilité.
Incapable de conserver une disposition durable
elle est comme l'ogresse aux multiples apparences
Elle brise la promesse qu'elle prétend tenir
comme le tamis gui laisse passer l'eau.
10- Ne vous laissez surtout pas abuser parce qu'elle
concède et promet espérances et rêves
ne sont avec elle que leurres.
11 ͨUrqūb est son modèle
Mais vaines ses promesses.
12- Puisse-t-elle manifester son affection!
mais toi, je pense, seras généreux envers moi.
13- Car Sucād est désormais dans un lieu auquel ne
peuvent accéder que des chamelles de race, légères et rapides.
14- Seule pourrait 1 'atteindre une chamelle puissante
dont la démarche sûre protège de la fatigue.
15- Et dont la sueur coule derrière 1'oreille,
abondante vigilante aux marques effacées, ignorées de tous.
16- Elle distingue leurs traces invisibles telle une
vache blanche sauvage, isolée.
Lorsque s'allument rochers et sommets de collines.
17- Cou puissant, jambes robustes
stature surpassant celles des filles d'étalons
18- Nuque forte, joues épaisses, énergie redoutable
d'un mâle larges sont ses flancs, souple son col.
19- N'entament pas sa peau de girafe les tiques
qui s’épuisent à attaquer son dos.
20- Véritable sommet! De père et de mère nobles,
pure de tout mélange, grande, légère, rapide.
21- Les tiques glissent sur sa peau
repoussés par son poitrail et ses flancs lisses;
22- Énergique comme une chamelle sauvage avec,
loin de la chair de ses flancs les jointures de ses genoux déliés
23- De ses yeux et de sa gorge émergent
mâchoires et naseaux comme une poutre
24- De sa queue garnie d'une touffe
de palmes sans feuilles
elle se frappe les mamelles que n'a jamais trahies le lait
25- Nez crochu, oreilles manifestement racées
pour tout observateur averti, joues lisses.
26- Elle court de ses jambes légères aussi rapide
que les lances qui effleurent le sol
27- Les tendons bruns de ses
plantes dispersent les cailloux
et ses sabots n'ont pas besoin de fers pour
se protéger des pierres des collines
28- ses bras rapides tandis qu'elle baigne de sueur
allument des mirages dans la canicule
29- Un jour où les caméléons se calcinaient
comme tout ce qui meurt, martyr du soleil
30- Et que le chamelier dit à ses voyageurs, quand
les vertes sauterelles bondirent sur les cailloux:
"faites la sieste"
31- A la fin du jour, on eût dit Le bras d'une femme
affligée par la perte de son fils
gémissant tandis que lui répondent d'autres
femmes éplorées,
32- Se lamentant, se frappant d'un poignet affaibli,
ayant perdu la raison lorsqu'on lui annonça la mort
de son fils aîné
33- Se frappa la poitrine de ses paumes
tandis qu'à travers les lambeaux de son vêtement pointent ses clavicules
34- S'affairaient autour d'elle les délateurs
disant: nul doute Ibn Abï Salmā a été assassiné.
35- Tandis que tout ami cher dont je souhaitais
la présence disait: je ne peux te consoler car d'autres affaires m'appellent.
36- Puissiez-vous perdre votre père!-leur dis-je
Ecoutez, et sachez que les décrets du
Miséricordieux sont immuables!
37- Oui, tout enfant aussi longtemps épargné soit-il,
est un jour porté sur un brancard.
38- On m'a dit que l'Envoyé d'Allah m'a menacé
pourtant j 'espère dans le pardon de l'Envoyé d'Allah.
39- En douceur, t. 'a guidé celui qui t 'a confié
le Coran avec les exhortations et ses commentaires
40- N'accorde donc aucun crédit aux dires
des délateurs, je n'ai pas péché, même
si l'on a avancé bien des choses "sur moi.
41- Si hourte est la position que j'occupe,
ce que je vois et entends que même l 'éléphant
42- en serait frappé de terreur à moins jouir de
l'aide du prophète avec la grâce d'Allah
43- je n 'ai eu de cesse de parcourir le désert,
avec les ténèbres pour bouclier lorsque tombe le vêtement de la nuit.
44- Et j 'ai placé ma main droite sans jamais 1 'ôter
sur la pomme de celui qui est toute bienfaisance et dont la parole est sûre.
45- Celui que je crains et respecte quand
je m'adresse à lui et dont on dit qu'il sait des secrets et qu'il est responsable.
46- Celui qui est un lion parmi les lions de cette
terre, qui demeure à Aththar dans un antre
que protège un autre antre
47- II en sort le join pour donner de la viande à
ses deux lionceaux qui se nourrissent de morceaux jetés à terre
48- Lorsqu'il combat un autre lion il ne consent à
s'arrêter que lorsqu'il le laisse allongé sur le sol.
49- A cause de lui, les autres lions ne bronchent pas
et dans ces vallées aucun fantassin n'ose mettre les pieds
51- L'Envoyé est une épée avec laquelle on s'éclaire
d'un pur acier, parmi les épées de Dieu
52- Un chef Quraychite, au cœur de la Mecque,
dit aux Quraychites qui embrassèrent l'Islam: "allez"!
53- Allez! il n'y a plus ni lâches, ni faibles
à 1'heure du combat, ni hésitants, ni fuyards
54- Tous sont fiers, et vaillants leurs vêtements
sont de la même texture que ceux de David, héroïques lors de la mêlée
55- De cuirasses blanches, brillantes avec des
anneaux semblables à ceux des cottes de mailles, tressées
56- Ils ne se réjouissent pas lorsque leurs lances
atteignent 1 'ennemi
et ne s'affligent pas s'ils sont atteints
57- Ils avancent tels des chameaux
blancs invincibles lorsqu'ils frappent
lorsque les lances noires s'enfuient
58- Ils ne les transpercent qu'à la gorge
et ne peuvent s'échapper à la mort
* Le premier mouvement : Le prologue amoureux
Selon Rolland Barthes «pour ces textes modérément pluriels (c'est à dire: simplement polysémiques), il _ste un appréciateur moyen, qui ne peut saisir qu'une certaine portion, médiane, du pluriel, instrument à la fois trop fin et trop flou pour s'appliquer aux textes multivalents, réversibles et franchement indécibles (aux textes intégralement pluriels). Cet instrument modeste est la connotation.» ٠ Le premier mouvement, le prologue, étant pluriel, aussi bien dans sa segmentation que dans son aspect sémique, repose sur la connotation. Hjelmslev nous en a donne une définition: «la connotation est un sens second, dont le signifiant est lui-même constitue par un signe ou un système de signification premier, qui est la dénotation» ٠ Ce qui nous amène à discuter du niveau de la connotation dans ce premier mouvement du poème, ce sont les différents "connecteurs" par lesquels la b embraye son poème. Nous avons à distinguer dans un premier temps,- entre deux catégories
de connecteurs :
- Les connecteurs verbaux, comme (bānat) "s'éloigner" et (amsat) "arriver le soir". Le premier ouvre le mouvement du prologue en dévoilant le caractère principal de (Sucãd) : l'éloignement, tandis que le second connecteur (amsat) ferme le mouvement en indiquant, à l'aide d'une redondance sémique le même caractère.
Les connecteurs nominaux, sont (Sucad) et (Khullatun) "amie". Le premier figure trois fois dans ce mouvement de (nasīb) -au début, au milieu et à la fin- et se trouve, à chaque fois, lié à 1'éloignement, tandis que (Khullatun), synonyme interpellatif de (sucad), figure seulement deux fois dans deux vers qui se suivent. Ce connecteur se trouve, dans les deux emplacements, lié à un second caractère de cette femme: le mensonge, le fait qu'elle ne tient jamais parole, le schème qui suit nous montre la distribution de ces deux caractères, 1 ' éloignement et le mensonge, selon les deux classes de connecteurs : (voir tableau ci-dessous)
Les caractères
|
Distribution des connecteurs
| |
Distribution
|
Exemple
| |
Eloignement
(bucd)
|
Con.V + Con.N
|
bānat + (Sucād)
|
Con.V + Con .N
|
Amsat + (Sucād)
| |
Mensonge
(kaḍib)
|
Con.N + Con.V
|
Khullatum + Law annahā ṣadaqat
|
Con. N + con.v
|
Khullatum +ikhlāf
| |
Commentaires
Enregistrer un commentaire